La mule meurtrière

 

L’enfant gâté

 

 

Toute la famille prenait le petit déjeuner en groupe dans un brouhaha familial. Brusquement Saïd se redressait et annonça d’un temps ferme :

        -C’est moi qui conduirai la mule à la rivière pour la faire boire.

        Ce fut la dernière phrase que Saïd eut prononcée  vivant.

        Saïd  tenait fièrement la rêne et tirait l’animant vers la rivière. Il était joyeux car il faisait un travail d’homme. Son père, après un long moment de réflexion, lui avait expliqué comment faire et lui avait donné ses directives avant de lui confier la bête. Pour accomplir sa tache à bien, Saïd comptait aussi sur ce qu’il avait vu les jours où il accompagnait son père à l’abreuvoir.

        Saïd n’avait pas oublié les moments agréables qu’il avait passé sur le dos de cette même mule. Quand, encore bambin, il  fut posé sur la large selle et son père tenait fermement la rêne, il sentait un frisson agréable parcourir son échine. Souvent   il eut l’impression d’être introduit dans un autre monde au dessus des nuages grâce à cette bête de somme. Il admirait cette harmonie entre le mouvement de son corps et celui de la marche de sa monture. Avancer sur quatre pattes et regarder la terre passer au dessous de lui était un petit monde magique qui fascinait un jeune garçon …

         Arrivée à la rivière, le père fit descendre son fils et laissa la mule s’abreuver mais en tenant fort la rêne pour que la bête ne se sauve pas. C’était un animal très craintif. Le moindre geste rapide ou cris haut la faisait sursauter de peur et s’élançait sur le champ dans une course sans fin au grand galop. Il fallait à chaque fois l’effort d’un groupe d’hommes et de beaucoup du temps pour l’arrêter.

         Saïd se réjouissait  de contempler l’animal qui buvait ; son premier contact avec l’eau, sa gorge où passait l’eau en gorgées énormes, le bruit du passage de l’eau dans sa gorge ressemblait au notre et les yeux grand ouverts qui ne cessait de guetter le moindre mouvement du garçon. La bête  était toujours prête à sursauter.

 

Le début des ennuis

 

        La mule n’avait pas l’habitude d’être conduite vers la rivière par un enfant. Elle présentait au début une légère résistance. De temps en temps, elle sursautait au moindre mouvement brusque que faisait  involontairement Saïd. Mais le jeune homme tenait solidement la rêne en s’accrochant solidement au sol. Il craignait que la mule ne s’échappe. Son père avait beaucoup insisté sue ce point avant de lui confier la rêne. Des négligences de ce genre avaient causé au vieux beaucoup de peines, de recherches et de courses pour la ramener à l’étable. Alors le seul souci de Saïd dans cette première mission était d’empêcher la bête de s’enfuir vers les prairies.

        Même le jour du souk, quand le père rentre le soir, la mère de Saïd  tenait la rêne solidement de peur que la bête se sauve avec son fardeau pendant qu’on la déchargeait. Ni la fatigue de la longueur du trajet, ni la lourde charge sur son dos, rien ne put arrêter sa course folle. Saïd était toujours présent quand il s’agissait de la mule. Il aider son père à faire entrer les achats vers l’intérieur de la maison. Il serait heureux  en découvrant que son papa ne l’avait pas oublié  et qu’il lui avait acheté un jouet ou un délice en sucre parfumé.

         Pendant des soirs, on discutait du problème de cette bête. Le grand-père voulait toujours qu’on la vendait et acheter une autre plus docile. Mais la beauté du corps musclé de la bête ainsi que sa force exceptionnelle à transporter l’égale de deux chargements normaux en plus du poids de son propriétaire l’emporta. On hésita à vendre.  La grand-mère fit remarquer que cette bête était possédée par un démon.

        Arrivée à la rive, la bête hésitait au début à plonger ses grosses lèvres pollues dans l’eau  limpide qui coulait sous ses yeux grand ouvert. Saïd attendait. Son attente durait trop longtemps pour qu’il ne commence pas à s’impatienter. Il était sans cesse un sifflement semblable à celui que produisait son père quand il voulait pousser la bête à boire d’avantage. Rien n’était fait. La mule s’entêter de plus belle en continuant à surveiller le garçon avec l’ongle de son œil gauche parce que Saïd se tenait à l’écart pour  lui permettre de boire en toute tranquillité.

 

Une fin horrible

 

        Pour soulager ses mains qui tenaient la rêne, Saïd eut l’idée enfantine de mettre la courroie comme une chaîne autour de son cou. Il aurait au moins ses mains libres en tenant en même temps l’animal. Il était  prêt à saisir rapidement la rêne avec ses mains au cas où la mule voudrait se sauver.

        Un enfant est toujours un enfant. Ayant vu un oisillon qui sautillait à quelques mètres de lui, Saïd oublia sa tache. Il se penchait par instinct pour saisir un caillou et le lancer sur le moineau. Ce geste brusque suffisait à la bête pour sursauter en un bond aussi fort qu’il jeta le pauvre enfant dans l’eau. Sa façon de se débattre pour garder son équilibre augmentait la folie de la mule qui s’élançait dans un galop sauvage entraînant le corps du jeune comme s’elle tirait un épouvantail en paille. Ni les cris stridents de Saïd, ni le la lourdeur de son corps n’avaient arrêté la course folle de l’animal.