Notre pain ou du pain trempé de larmes

 

       Notre maison était étalée sur une pente de terrain et donnait la forme d’un ensemble de boites de carton posées sur les trois marches d’un escalier. Elle demeurait isolée et séparée du village par un oued.  En réalité, elle était composée de trois maisons ; l’ancienne tout en bas, la moyenne au milieu et la nouvelle en haut.

       La première, la plus vieille fut bâtie par mes ancêtres sur la rive este. La porte principale et les ornements architecturaux qui la surmontaient ressemblaient, comme deux gouttes d’eau, à ceux des maisons yéménites. Elle fut entourée d’une cour (aglouy, en amazigh) partagée par un mur en pierres surmonté d’arbustes épineux secs. Il servait à rassembler et abriter le troupeau de moutons en été. Le rez-de-chaussée (assarague) était réservé aux vaches comme étable.  Le vestibule (argoummi) servait d’écurie.

L’escalier, dont la première marche était plus haute que les autres  qui étaient disproportionnées ; ce qui obligeait les premiers utilisateurs à tâtonner le sol et à s’appuyer sur le mur pour ne pas tomber, conduisait en demi cercle vers le premier étage. Le souvenir de cet escalier fut gravé dans ma mémoire pour l’éternité. J’en fais encore de mauvais rêves. Jeunes enfants, nous considérions cette partie sombre de la maison comme refuge de fantômes et de diables que les grands évoquaient quand ils voulaient nous effrayer pour  nous obliger à êtres sages. Nous étions souvent obligés de l’emprunter seul, alors nous nous appuyions sur le mur en tremblant de peur. L’angoisse de poser, par hasard, la main sur un scorpion nous faisait oublier d’évoquer l’existence des fantômes, aussi nous fermons les yeux en montant car on jugeait inutile de les ouvrir puisqu’on ne voyait rien dans le noir et aussi on éviterait de voir des fantômes  qu’on voyait malheureusement de toutes les couleurs dans notre rêve.

J’ouvris mes yeux et je me retrouvais sain et sauf au premier étage. Les chambres s’ouvraient sur un couloir qui faisait le tour d’une ouverture qui servait à aérer et à éclairer le rez-de-chaussée. Au deuxième étage, une salle moyennement longue servait de salon (andosse) Lieu de séjour, de manger, de discuter et de travailler le fruit de l’arganier.

       Un grand panier de (affiyache ) fruit d’arganier entouré d’écorce fut posé et chaque un en servait. Apres avoir séparé le noyau (a9ayn) de son écorce qu’on utilisait pour nourrir les animaux domestiques, on commença à extraire le grain(tizniiine) du noyau. Combien de doigts débutants furent écrasés ? Pour extraire l’huile, c’est l’habileté des professionnelles !

Quand tout le monde eut achevé sa tâche ; travaux des champs, des vergers et des animaux, les nourrir et les traire, on prit un repas léger, tagine au légumes, du pain et du thé. Vers les quinze heures, un grand plat fumant au couscous à base de maïs fut servi. Ceux qui faisaient la sieste se levèrent pour manger, les autres qui travaillaient les fruits de l’arganier se réunissaient et enfin les enfants qui jouaient quelque part furent appelés.

La deuxième maison fut plus récente que la première et lui ressemblait beaucoup mais sa porte principale était ouverte vers le sud. Dernièrement nous avions déplacé toutes les vache vers (assarague) de celle-ci car il est plus solide. On craignait que la maison trop vieille tombe un jour ! La troisième partie qui n’avait pas les qualités d’une maison complète s’appelait (Tadwarit). Cette partie fut bâtie récemment par mon père. Elle se composait de deux chambres une salle de bain et une large cour.

         J’avais paternellement quatre oncles  et deux tantes tandis que ma mère était enfant unique. Je ne connaissais  bien que deux de mes oncles paternels et leur femme. Les autres étaient morts avant ma naissance ou pendant mon plus jeune âge.

     Un jeune garçon famélique du village se faufilait parfois dans nos maisons comme un chat affamé. La première personne qu’il croisa fut la femme de mon oncle ,tante Najma. Le petit lui demanda d’un ton suppliant :

-Votre pain ! Où vous mettez le pain ? Je voudrais un morceau du pain ! Ma tante, ma..

-Que fais –tu là toi ? Allez ,dehors ! Je ne veux plus te voir roder chez moi !Le chassa-t-elle violemment et méchamment comme on éloignait un animal laid .

Le pauvre garçon sortit en répétant d’une voix pleurarde :

-         iiii Najma tahrat ! iiii Najma tahrat ! (tahrat, en langage enfantin  =tahramt, sans le m= qui est une voleuse, qui fait du mal)

 

         De retour à andosse, elle raconta la scène aux autres et elle devint la blague de toute une semaine puis de toujours. De temps en temps, pour faire rire tout le monde, quelqu’un disait malicieusement : « - Où caches-tu le pain Najma Tahrat ? » En insistant sur le mot : TAHHHRAT.

         Mais un petit garçon n’était pas satisfait ni ne participait à cette risée. En effet, cette injustice fut gravée dans ma mémoire. Je ne cessais depuis ce jour-là de méditer sur la situation pitoyable de ces familles amazighes pauvres, sur la dureté des cœurs aisés impitoyables envers leurs voisins. Il y’en avait même qui préféraient jeter des aliments encore propres et comestibles dans la poubelle plutôt que de les offrir à un voisin miséreux.

         Les jours de chance de ce jeune voisin famélique furent ceux où il rencontrait ma mère. Elle lui montrait l’endroit où on cachait le pain chaque fois que ma tante changeait l’endroit pas ruse et par malice.

         -Où vous cachez votre pain ? Demandait-il à ma mère innocemment.

         -Viens mon fils ! La prochaine fois, prends le pain sans demander à personne ! Lui répondit-elle en lui indiquant par gestes le panier du pain.

         Le petit tenait d’abord avec deux mains squelettiques le grand morceau du pain que ma mère lui tendait en y arrachant une première bouchée dans le but de s’assurer qu’il ne rêvait pas, puis le serra contre sa poitrine en le cachant sous ses bras par crainte de rencontrer Najma, enfin il se dirigea vers la sortie en lançant un coup d’œil furtif à droite et un autre à gauche, ainsi en alternance jusqu’à la sortie.

         Hélas, après l’hiver suivant, ma tante n’avait plus besoin de changer l’endroit où elle posait son pain car le petit n’avait plus besoin de manger.

 

         Comme nos maisons étaient construites sur trois plateaux restreints, ils en restaient des fragments du terrain dans la partie Sud. La porte de la deuxième maison fut ouverte sur le plateau du milieu et celle de (tadouarit) sur le plateau supérieur qui était plus larges que les deux autres. C’étaient là qu’on avait creusé (tanout  ou bien  tanodfi). C’était un réservoir d’eau de pluie. Un long canal ciuduisait l’eau de la pluie qui coulait sur la vallée de coté Sud ver nous car toutes les maisons séparées du village se trouvaient au Nord ou sur l’autre rive à  l’Ouest.

         L’eau se filtrait en trois étapes. Pour arrêter les cailloux et le feuilles mortes , un bouquet d’arbustes épineux bouchait l’entrée vers un petit bassin rond (awlgue)  de deux mètres de profondeur et un mètre et demi de diamètre Il n’y avait pas de déchets ménagers dans la région, Dieu merci. L’eau qui s’accumulait progressivement  se filtrait avant que son niveau n’atteigne une petite ouverture qui conduisait vers le grand réservoir (tanote). Le bouquet l’arbuste épineux fut remplacé dernièrement par un filet à petites mailles.

         Après la pluie, le petit bassin accumulait souvent un peu d’eau. Son niveau baissait au fur et à mesure que le sol l’absorbait.

         Un soir, la voisine inquiète vint frapper à notre porte. Elle cherchait son fils mais  en vain .Le petit avait l’habitude de tourner autour de notre maison en espérant trouver ouverte l’une des trois portes. Mais ce jour-là, c’était à la porte de paradis qu’il eut accédé. Après de longues recherches, on le trouva noyé dans le petit bassin.

 A.M.